S'il y a bien une actualité renvoyant à un nombre impressionnant de sujets, c'est très sûrement celle du mouvement dit des “gilets jaunes”. Né au départ d’un raz le bol de quelques amis Facebook sur la taxe sur les hydrocarbures, il s’est très vite étendu et a fini par toucher à la remise en cause de notre modèle actuel de démocratie, de société, d'écologie.. 

Il a pris naissance sur des giratoires. C'est vrai qu'en France, on n'a pas été radin sur les ronds-points, en entrée de ville, en rase campagne, et même en ville. Avec 40 000 spécimens, la France a, à elle seule, plus de giratoires que le reste de l'Europe. Cinq fois plus qu'en Allemagne… Nos voisins d’Europe du nord n’en sont pas trop friands car cet aménagement routier a le gros inconvénient d’exclure, par sa configuration, les autres modes de transports, et le vélo en particulier. Mais ce n'est pas le sujet du jour !

Le mouvement me semble trouver son ancrage dans 3 phénomènes apparus dans une nouvelle société “post 30 glorieuses” : l’éloignement, le numérique et la frugalité. Parlons aujoud’hui d’éloignement. 

La diffusion populaire de la voiture, à partir des années 1960, a entraîné, en réaction des “années ZUP”, une migration des urbains en dehors de la ville. D’abord dans un périurbain proche puis, dans les années 90, de plus en plus loin des centres, à des distances, souvent, de plusieurs dizaines de kilomètres. Peu importait la distance puisque la bagnole permettait d’atteindre, dans un confort relatif, le lopin de terre symbolisant la nature retrouvée, loin de la ville, de ses concentrations et de ses usines nauséabondes.

La structure des villages agricoles s’est profondément modifiée par l’arrivée de cette nouvelle population, à la fois en morphologie et en mentalité. La culture de la cohésion du “grand ensemble” s’est convertie en dispersion, en “petit individuel”, bouleversant la forme originelle des villages.

Les villages et les bourgs ne pouvant avoir tous les mêmes services que la ville, les habitants sont devenus accrocs à la bagnole pour conduire leurs enfants à l’école, au collège, au lycée, aux cours de chant, de danse, à la piscine… Cet éloignement des services, du pouvoir, de la culture, de tout ce qui fait société a lui-même engendré et accéléré une désertification des services libéraux, en premier lieu ceux de la santé, leurs acteurs préférant la ville pour son attrait et sa densité.

Le géographe Christophe Guilluy a ainsi mis en évidence, il y a deux ans, ce phénomène dit de “la France périphérique”. Les français des villages ont envie de nature, d’isolement et de calme et, en même temps, réclament le maintien de services de proximité pour eux, leurs parents et leurs enfants. Les villages sont souvent devenus des lotissements-dortoirs où les services privés ou publics peinent à subsister et les habitants de cette « France périphérique » ressentent un sentiment d’isolement social, économique et culturel.

A cela s’ajoute une déconsidération généralisée de l’individu. Ce manque de reconnaissance nous atteint tous : maires, instituteurs, politiques et à l'autre bout les quidam, noyés ou écrasés dans la masse d'une société cultivant plus les égos que les valeurs collectives. Souvent, dans les reportages de ces derniers jours, nous avons entendu la satisfaction des manifestants, qui bien souvent ne se connaissaient pas au départ, de se retrouver ensemble autour d’un projet et de partager des valeurs improvisées de solidarités.

Un maire des Pyrénées-Orientales vient de décider de baptiser son giratoire, à l’unanimité de son conseil municipal, « Rond-point Gilets-Jaunes ». Il estime en effet que “Les ronds-points sont les nouveaux centres de la démocratie” (France-Info du 15/12). Voilà une super idée qui va nous permettre d’envisager ces lieux-tartes en réels lieux de débat et de réflexion, pourvu que les conducteurs perdent cette habitude de klaxonner à chaque passage. Je propose qu’on installe ainsi sur chaque giratoire des bancs, une table de pique-nique, un stockage de palettes et un barbecue, grâce aux crédits autrefois stupidement affectés à la place du village. Nous vivons une époque moderne !

 

Philippe DRUON, Président du CPIE Villes de l'Artois